dimanche 7 mai 2017

Le portrait officielCinq mille ans de mise en scène


Légitimité, ubiquité, dignité : voici les trois objectifs des portraits officiels. D’un coup habile de pinceau ou de burin, l’artiste assoit le pouvoir du dirigeant tout en soulignant avec plus ou moins de finesse ses liens avec les divinités ou ses grands prédécesseurs. Et voilà comment on diffuse dans tout le pays une belle image du chef !
Cette tradition, que rien ne semble pouvoir remettre en question, a bien sûr subi quelques variations au fil des siècles et des peuples. En attendant que la photographie de notre prochain président entre dans les livres d'Histoire, visitons cette galerie du Pouvoir...
Isabelle Grégor
Camée d'Auguste, 20 av. J.-C., cabinet des Médailles, BnF, Paris.

Un roi à la place d'un autre

L'homme à tête d'oiseau (Lascaux)Quel est l'ancêtre des portraits officiels ?
Mettons de côté la première représentation humaine, cachée au fond de la grotte de Lascaux ; il est douteux  que ce chasseur en train de se faire piétiner par un taureau ait souhaité entrer ainsi dans l'Histoire.
Allons plutôt en Mésopotamie où les artistes nous ont légué un certain nombre de portraits de leurs souverains respectifs.
On serait bien en peine de reconnaître les uns et les autres, tant les représentations sont stylisées et les visages idéalisés.
Stèle de victoire de Naram-Sin, roi d'Akkad, vers 2250 av. J.-C., Paris, musée du Louvre.À Sumer, même le costume ne permet pas de les différencier, puisque les grands personnages portent le plus souvent le traditionnel kaunakès, jupe à mèches laineuses. Alors, faute de dédicace, comment distinguer un roi ?
Le plus simple est d'observer son attitude : le personnage est-il en compagnie des dieux ? Il est en train de recevoir de leurs mains sa légitimité afin de devenir le pasteur de son peuple. Est-il en train de piétiner des hordes d'ennemis ? Il est le roi victorieux, celui qui apporte la paix aux siens et va pouvoir, comme le montrent d'autres stèles, se faire bâtisseur, administrateur et protecteur de la justice.
C'est ainsi qu'a souhaité apparaître Hammourabi, maître de Babylone au IIe millénaire, au-dessus des 3000 articles de code qui vont régenter son pays. Les plus chanceux aiment à montrer leur gloire en se mettant en scène entourés de leurs courtisans au milieu du faste de leur palais, à l’exemple de Darius qui, toujours présent sur les murs de Persépolis, observe pour l’éternité le lent défilé des dignitaires de son royaume.
Darius, bas-relief de Persépolis, VIe s. av. J.-C., musée national, Téhéran.

Sous le némès

Voilà un personnage facile à repérer ! Pharaon est celui qui domine son peuple de sa haute taille et porte tous les insignes de sa fonction : à la ceinture de son simple pagne, une queue d'animal, sous le menton une barbe postiche, sur la tête une coiffe (némès) surmontée du cobra protecteur (uraeus) et à la main, un sceptre.
Tête de Sésostris III, vers 1872-1854 av. J.-C., Nelson-Atkins Museum,  Kansas City.Le visage reste idéalisé, tout comme le corps d'apparence géométrique, aux épaules bien athlétiques. Parfois des oreilles toutes en longueur rappellent le rôle du roi, censé être à l'écoute de son peuple.
Notons que les attributs royaux ignorent le genre : la reine Hatchepsout est ainsi représentée avec une barbe postiche comme les autres.
Suivant les époques le style évolue quelque peu, avec par exemple des statues plus individualisées pour Sésostris III (XIXe siècle av. J.-C.), au point que certains ont même parlé de réalisme, à l'exemple de l'égyptologue Gaston Maspero : « L'artiste que Sésostris III choisit copia ligne à ligne le visage long et maigre du prince, son front étriqué, sa pommette haute, sa mâchoire osseuse et presque bestiale. Il creusa les joues, il cerna le nez et la bouche entre deux sillons, il pressa et il projeta la lèvre dans une moue méprisante : il fixa ainsi l'image vraie de l'individu Sésostris ».
Buste d'Akhenaton, dixième pharaon de la XVIIIᵉ dynastie, XIVe siècle av. J.-C., Musée égyptien, Le Caire.Plus tard, Amenhotep III (XVe siècle) a lui aussi demandé que ses traits changent suivant son âge et que sa corpulence soit visible. Mais c'est surtout son fils Amenhotep IV, plus connu sous le nom d'Akhenaton (XIVe siècle av. J.-C.), qui a bouleversé les règles au point de donner naissance à un art particulier, l'art amarnien.
Les belles musculatures font place à des bustes étirés, des hanches larges et même une petite bedaine... Le corps se fait délicat, presque féminin, tandis que le visage qui s’approche de la caricature s'organise autour de longues lignes anguleuses.
Par la suite les artistes reviennent à un style plus traditionnel et il serait bien difficile de dire à quoi ressemblait Ramsès II, à moins de reconstituer son visage à partir de sa momie.
Si l'Égypte s'est plu à multiplier les portraits officiels pour marquer la présence du roi en tous lieux, notamment dans les temples, il est à noter que c'est elle aussi qui nous a légué le plus imposant : Khépren voulait-il rendre impossible la destruction de son image en devenant une statue de 20 000 tonnes ? Pari réussi : le sphinx de Guizèh nous observe depuis près de quarante siècles !
Le sphinx de Guizèh, Basse-Égypte.
Le premier portrait
Pour Pline l'Ancien, la première représentation humaine a été faite par amour :
« La question des origines de la peinture est obscure [...]. Parmi les Grecs les uns disent qu[e cet art] fut découvert à Sicyone, les autres à Corinthe, mais tous qu’on commença par cerner d’un trait le contour de l’ombre humaine. Ce fut la première méthode ; la seconde, employant des couleurs isolées, fut dite monochrome ; par la suite on y apporta des perfectionnements, mais elle dure encore aujourd’hui. En utilisant lui aussi la terre, le potier Butadès de Sicyone découvrit le premier l’art de modeler des portraits en argile ; cela se passait à Corinthe et il dut son invention à sa fille, qui était amoureuse d’un jeune homme. Celui-ci partant pour l’étranger, elle entoura d’une ligne l’ombre de son visage projetée sur le mur par la lumière d’une lanterne ; son père appliqua l’argile sur l’esquisse, en fit un relief qu’il mit à durcir au feu avec le reste de ses poteries, après l’avoir fait sécher » (Pline, Histoire naturelle, Ier siècle ap. J.-C.).

Portraits de pierre

Le destin du portrait en Grèce est lié à celui de la sculpture, puisque le support de la peinture n'est pas parvenu jusqu'à nous. Dans les premiers temps, les réalisations mettent en avant l'idéalisation du visage mais aussi de tout le corps, qui doit être un exemple d'harmonie.
Buste de Périclès, copie romaine d'après un original grec de 430 av. J.-C. environ, musée du Vatican, Rome.Puis on commence à trouver des portraits qui se veulent certainement ressemblants, comme celui de Périclès (Ve siècle av. J.-C.). Mais plus que des traits physiques, ce sont encore des traits de caractère que l'artiste souhaitait faire ressortir dans le marbre. D'ailleurs, les cités ne voyaient pas d'un très bon œil ce qui se rapprochait un peu trop du culte de la personnalité.
Pline, dans son étude de la statuaire, le rappelle : « On n'avait pas accoutumé de faire des images d'hommes, hormis ceux qui méritaient l'immortalité pour quelque action d'éclat » (Histoire naturelle, Ier siècle ap. J.-C.). Il était plus facile pour un athlète que pour un politicien de finir sous forme de statue !
Portrait d'Alexandre le Grand, d'après Lysippe, IVe siècle av. J.-C., musée du Louvre, Paris.Ce n'est cependant plus le cas au IVe siècle av. J.-C. lorsque l'art hellénistique s'impose, à la suite du règne d'Alexandre le Grand. Celui-ci d'ailleurs avait ses portraitistes attitrés, Lysippe de Sicyone pour la sculpture et Apelle pour la peinture.
Le conquérant comme ses successeurs ne manquaient pas d'admirateurs et de courtisans qui virent dans la multiplication des portraits de leur bien-aimé souverain une belle preuve de loyauté.
Plus nombreuses, les représentations se font aussi plus fidèles au point que l'on date souvent la naissance du portrait de cette époque. On peut être ainsi à peu près certain que Ptolémée Ier avait le menton en galoche et que le nez de Cléopâtre a changé la face de la terre en n'étant pas si long qu'on le dit !
Montre-moi ton profil
Avers du tétradrachme d’Alexandre le Grand, Musée de la Banque nationale de Belgique, DR.C'est Alexandre le Grand qui, semble-t-il, eut le premier le privilège de figurer sur une monnaie. Avant lui, seuls les dieux avaient l'honneur d'y montrer leur plus beau profil, acceptant seulement que le nom du souverain leur soit associé.
Les Romains, à l'époque de César, reprirent la tradition et créèrent au fil des années une série de portraits représentant leurs souverains et leurs proches, hommes et femmes.
On y ajoutait bien sûr l'ensemble des titres des chanceux pour bien faire connaître, dans tous les territoires de l'empire où la pièce était destinée à voyager, la gloire du personnage. Les monarques de toute l’Europe ne manquent pas de se faire représenter sur leur monnaie pour mieux en garantir la valeur et le titre. Les joues bien en chair de l’impératrice Marie-Thérèse de Habsbourg vont ainsi orner les prestigieux thalers d’argent diffusés jusqu’aux Amériques longtemps après sa mort en 1780.
Formidable moyen de propagande et d'autocélébration, la monnaie peut aussi devenir un piège pour celui qui y est représenté : n'est-ce pas, selon la rumeur, parce qu'une pièce comportait son effigie que Louis XVI fut reconnu et arrêté à Varennes ? Peut-être aurait-il pu éviter le pire s'il s'était contenté d'être multiplié sous d'autres formes comme les sceaux-portraits, les médailles et autres camées prestigieux.
Cette spécialité grecque puis romaine a la faveur de Napoléon Ier, ce qui explique par exemple qu’on ait donné un contour Empire au fabuleux camée d'Auguste (Ier siècle av. J.-C.).
10 centimes, Napoléon III, Bronze, 1863.Faut-il s’en étonner ? La monnaie, attribut de la souveraineté nationale, continue de nos jours, au Royaume-Uni et dans les monarchies du Continent, d’afficher le profil de Sa Gracieuse Majesté.
Plus moderne puisqu'inventé au milieu du XIXe siècle, le timbre-poste permit d'abord la diffusion du portrait de la reine Victoria, avant de s'ouvrir aux autres monarques. En France, on commence par représenter Cérès, déesse de l'agriculture (1849), puis le Second Empire délaisse les symboles pour imposer le profil de Napoléon III.
À noter que la République, si elle n'hésite pas à rendre hommage sur ce petit support aux grands hommes, y compris aux présidents après leur décès, préfère les représentations allégoriques de la Nation.
Statue équestre de Marc Aurèle, place du capitole, Rome.

Du colosse au portrait de famille

À Rome, où se développe le culte des ancêtres, le portrait officiel connaît un Âge d'or. Influencé par le réalisme helléniste comme par l'usage de conserver les masques funéraires, il se doit d'être le reflet fidèle de la personne honorée dont il souligne la légitimité.
Buste dit de Jules César, 46 av. J.-C., Musée départemental, Arles.Outil de pouvoir, il est présent dans les lieux publics (théâtres, thermes, forums...) et diffusé aux quatre coins des terres colonisées, comme le prouve la découverte d'un magnifique buste dit de Jules César (Ier siècle av. J.-C.) à Lyon. 
Il se fait parfois monument, comme cette statue équestre qui célèbre encore aujourd'hui la gloire de Marc-Aurèle (IIe siècle), place du Capitole à Rome.
Le mégalomane Néron vit encore plus grand en faisant ériger un véritable colosse (64 ap. J.-C.) qui donna son nom au Colisée voisin. Ce sont en effet les empereurs qui, divinisés, se sont montrés les plus attachés au culte de la personnalité, et donc au portrait. 
Buste de Commode en Hercule, vers 180 ap. J.-C., musée du Capitole, Rome.Ils avaient à leur disposition différents « costumes » : le cavalier conquérant, le chef des armées en cuirasse, l'orateur qui lève la main, le prêtre à la tête voilée, le sage déifié sous les traits de Jupiter ou même d'Hercule.
Selon les commanditaires et les modes, le visage reflète tantôt une digne sérénité (Auguste), une autorité énergique (Trajan), un orgueil fort (Caracalla) ou une détermination calme (Hadrien). Toute la famille était appelée à poser face aux ciseaux du sculpteur, ce qui nous permet aujourd'hui de reconstituer la riche évolution de la mode capillaire, notamment féminine.
Il s'agissait surtout pour le souverain de préparer sa succession comme le fit Antonin le Pieux qui diffusa dans tout l'Empire l'effigie de son fils adoptif Marc Aurèle (IIe siècle), jeune homme dont le visage lisse devint au fil des années amaigri et fort barbu. A partir du IIIe siècle, la production se ralentit nettement, conséquence peut-être de la modification des mentalités face à la montée du christianisme qui refusait l'idée de divinisation du souverain.
La folie du portrait à Rome
« Il ne faut pas omettre ici une invention nouvelle : maintenant on consacre en or, en argent, ou du moins en bronze, dans les bibliothèques, ceux dont l'esprit immortel parle encore en ces mêmes lieux ; on va même jusqu'à refaire d'idée les images qui n'existaient plus ; les regrets prêtent des traits à des figures que la tradition n'a point transmises, comme il est arrivé pour Homère. C'est, je pense, pour un homme la plus grande preuve du succès, que ce désir général de savoir quels ont été ses traits. [...] Que la passion des portraits ait existé jadis, cela est prouvé, et par Atticus l'ami de Cicéron, qui a publié un ouvrage sur cette matière, et par M. Varron, qui eut la très libérale idée d'insérer dans ses livres nombreux, non seulement les noms, mais, à l'aide d'un certain moyen, les images de sept cents personnages illustres. Varron voulut sauver leurs traits de l'oubli, et empêcher que la durée des siècles ne prévalût contre les hommes. Inventeur d'un bienfait à rendre jaloux même les dieux, non seulement il a donné l'immortalité à ces personnages, mais encore il les a envoyés par toute la terre, afin que partout on pût les croire présents » (Pline, Histoire naturelle, Ier siècle ap. J.-C.).
Si peu ressemblant...
Dans une lettre à son ancien élève Marc Aurèle devenu empereur, le consul Fronton évoque la mode des portraits...
« Tu sais comme, sur toutes les tables de changeurs, toutes les boutiques, toutes les tavernes, tous les vestibules, à tous les auvents, toutes les fenêtres, partout et en tout lieu, on voit vos images exposées ; la plupart à la vérité mal peintes, et même en argile grossièrement façonnée ou sculptée. Eh bien ! chaque fois qu'en chemin un de ces portraits de toi, si peu ressemblants, est venu frapper mes yeux, je n'ai jamais senti ma bouche s'entrouvrir pour un baiser, ni mon esprit tourner à la rêverie » (M. Cornelius Fronto, Lettre à Marc Aurèle, IIe siècle ap. J.-C.).
Mosaïque de Constantin IX et Zoé, XIe siècle, basilique Sainte-Sophie, Istanbul.

Vers l'autonomie

Si la tradition antique de restituer fidèlement l'apparence physique s'était perdue au VIe siècle, l'arrivée du christianisme ne met pas tout à fait fin au portrait officiel. Les souverains en effet aimaient à se représenter non plus dans leur toute puissance mais sous la protection de celle du Christ ou de la Vierge.
Saint Louis d'Anjou remettant la couronne à son frère Robert, Simone Martini, 1317, musée Capodimonte, Naples.Ils se montrent alors sous l'apparence de donateurs, comme c’est souvent le cas sur les mosaïques byzantines.
Les portraits autonomes restent donc rares, si l'on met de côté ceux présents sur les pièces de monnaie ou les gisants.
Une œuvre marque cependant l'époque carolingienne : il s'agit de la statuette équestre en bronze de Charlemagne, trouvée dans le trésor de la cathédrale de Metz.
Directement inspirée des réalisations romaines, elle présente l'empereur dans sa tenue de chevalier franc, tenant dans ses mains les insignes de la royauté.
Mais l'époque est aussi à la renaissance de l'art du livre, et les miniaturistes vont s'employer à faire honneur à leur souverain.
Il y est montré en majesté, dans ses activités royales ou en adoration devant les figures divines.
Il faut attendre 1317 pour trouver un portrait que l'on suppose ressemblant : il s'agit de celui de Robert d'Anjou, recevant la couronne des mains de son frère saint Louis de Toulouse. 
Si cette œuvre a encore pour but de légitimer le prince, on ne trouve par contre plus de dimension religieuse dans le portrait dit de Jean le Bon (1360), première figuration moderne d'un souverain seul.
L'artiste a choisi de le représenter de profil, à la façon des médailles, à moins qu'il ait voulu mettre en avant ses particularités physiques, mâchoire robuste et nez épais.
Désormais, le portrait officiel devient un art à part entière.
Des portraits pas toujours pleins de vie
Il est des portraits officiels qui ne laissent pas de marbre : hérités de l'Antiquité, les gisants ont envahi églises et cathédrales à partir du XIIe siècle, allant à l'encontre de la vieille croyance que les cadavres apportaient l'impureté au lieu saint. Il faut dire que la mort est désormais acceptée, voire mise en scène lors du trépas et de l'inhumation.
Après le Ve siècle, le corps redevenu anonyme était laissé à la garde de l'Église. Mais à partir du XIIe siècle, les tombeaux sont de nouveau individualisés, et on va même jusqu'à développer la pratique du masque mortuaire pour garder le souvenir de l'être cher. Les plus puissants ne pouvaient échapper à cette tendance, et se sont empressés de réfléchir à leur propre sépulture pour rappeler à tous leur prestige.
Au XIIIe siècle, le gisant, représentation du mort couché sur sa tombe, devient à la mode : à Fontevraud par exemple, les Plantagenets sont représentés grandeur nature, dans leur jeunesse, les mains jointes ou lisant la Bible.
Avec les années, les tombes se font monumentales, fastueuses et font même l'objet de pèlerinages, comme celles des rois et reines de France rassemblées dans la basilique Saint-Denis. On y trouve notamment l'étonnant tombeau en marbre de François Ier où le souverain et son épouse Claude apparaissent à la fois bien vivants puis réduits à l'état de dépouilles décharnées.
Gisant de Catherine de Médicis (XVIe siècle, Germain Pilon, nécropole de Saint-Denis)Ces transis, ces corps déjà en voie de décomposition nous rappellent non seulement les progrès de la Renaissance en matière d'anatomie mais aussi l'omniprésence de la mort en ces temps de maladies et de guerres.
En acceptant d'apparaître au moment de son dernier souffle, le roi surtout se rapproche du Christ lors de la descente de croix et insiste sur sa condition de simple mortel attendant la résurrection. Spectaculaire, cet engouement pour les transis ne plut pas à tout le monde, puisque Catherine de Médicis refusa un projet la montrant vieille et décrépite. Il ne faut quand même pas exagérer !
C’est donc en belle jeune femme dénudée qu’elle se fait encore admirer sur son tombeau de Saint-Denis, sculpté par Germain Pilon.

Plein les yeux !

Dès la fin du Moyen Âge, les plus grands artistes mettent leur talent au service de la représentation royale.
On peut ainsi citer le nom de Jean Fouquet qui parvient à refléter le caractère de Charles VII, timide et triste sur son portrait de 1453. 
C'est au contraire à un homme sûr de lui auquel Jean Clouet donne vie en 1530 : regardant enfin son observateur dans les yeux, François Ier a abandonné les symboles de sa fonction pour mieux mettre en avant sa prestance naturelle, à moins qu'il ait préféré faire oublier sa récente défaite de Pavie pour s'affirmer comme modèle du parfait courtisan.
Si les portraits de ses successeurs, comme Henry IV, n'ont pas marqué les esprits, il n'en est pas de même avec celui ci-dessous de Louis XIV, devenu un des plus célèbres tableaux de l'époque.
Portrait de François Ier, roi de France, François Clouet, 1530, musée du Louvre, Paris.Quelle réussite ! Il faut dire que le modèle avait l'habitude : il a à peine dix ans lorsqu'il pose pour une première fois en grand costume de sacre (1648). On remarque d'ailleurs que, déjà, il aime à mettre en valeur la beauté de ses jambes de danseur.
C’est au point que, beaucoup plus tard (1701), on reprocha à son portraitiste Hyacinthe Rigaud d'avoir mis le visage d'un sexagénaire sur le corps d'un jeune sportif. Fier et sûr de lui, le roi s'appuie négligemment sur son sceptre devenu canne et, comme dans un défilé de mode moderne, pose l'autre main sur la hanche plutôt que de tenir l'épée.
Comme tout au long de son règne, le Roi-Soleil n'en fait ici qu'à sa tête, livrant à la postérité un portrait qui révèle certainement fort bien son physique comme son caractère.
Louis XIV, Hyacinthe Rigaud, 1701-1702, musée du Louvre, Paris.
Visages de cire
Comment conserver le plus fidèlement possible le visage du défunt ? Bien avant les portraits photographiques mortuaires du XIXe siècle, ce sont les masques en cire qui ont résolu cette délicate question.
À Rome, où le culte des ancêtres était particulièrement développé, Pline nous explique qu’ « on n'étalait dans les atrium ni des statues d'artistes étrangers, ni des bronzes, ni des marbres ; mais des bustes en cire étaient rangés chacun dans une niche particulière, images toujours prêtes à suivre les convois de famille ; et jamais un mort ne manquait d'être accompagné de toutes les générations qui avaient précédé » (Histoire naturelle, Ier siècle ap. J.-C.).
Antoine Benoist, Portrait en cire de Louis XIV, château de Versailles.La pratique du moulage, qui avait l'avantage d'ajouter à la ressemblance un contact direct avec le corps pour faire du masque une relique, prit pour les souverains des XVe et XVIe siècles une dimension particulière. L'usage était en effet de créer une « effigie vivante » du roi défunt, mannequin de bois et de cire exposé pendant les cérémonies des funérailles lorsque le cadavre ne pouvait être conservé de trop longs jours.
Au XVIIe siècle la cire trouve un nouvel emploi avec le développement des portraits en ronde-bosse, réalisés cette fois sur les personnes bien vivantes. L'exemple le plus célèbre est le profil de Louis XIV créé en 1705 par Antoine Benoist qui avait reçu privilège d'exposer ses œuvres dans toute la France.
C'est ainsi que voyagea l'image du vieux roi, peu soucieux d'embellir son image : on distingue en effet les marques de la petite vérole et même un soupçon de barbe naissante. L'Apollon d'autrefois est désormais un homme âgé, serein face à la mort qui approche.

Souverain ou panier de légumes ?

Il y a un empereur qui ne craignait pas de prendre des risques avec son image ! Comment Guiseppe Arcimboldo a-t-il pu réussir à convaincre le germanique Rodolphe II à se transformer en bouquet de primeurs ?
L'Empereur Rodolphe II en Vertumne, Guiseppe Arcimboldo, vers 1590, Skokloster Slott, Stockholm.Poitrail de citrouille, oreille en épi de maïs et poire bien mûre à la place du nez, c'est sous un masque quelque peu original que Rodolphe II est entré dans l'histoire des Arts : il est devenu Vertumne, dieu étrusque qui fait éclore fruits et légumes. 
Assemblage rigoureux d'éléments disparates, ce portrait décalé de 1590 est un bel exemple de la production d'Arcimboldo, artiste maniériste du XVIe siècle, adepte de la profusion sur la toile.
Repéré très jeune, il va pendant 25 ans tirer le portrait de la famille des Habsbourg en s'inspirant du fouillis des cabinets de curiosité et de la mode de l'ésotérisme qui font alors fureur. 
Maximilien puis son fils Rodolphe tombent sous le charme de ces œuvres où ils aiment à retrouver la richesse et l'harmonie de la nature tout en s'amusant à y dénicher les symboles cachés destinés à mettre en valeur leurs qualités.
Dans son portrait à la fois ludique et plein de dignité, Rodolphe II retrouve non seulement une nouvelle jeunesse mais devient l'égal des dieux, le maître des saisons et des éléments naturels, la personnification colorée d'un nouvel Âge d'or.
Hommage à Vélasquez
Diego Velasquez a su mieux que quiconque renouveler la peinture d'État en acquérant la confiance de son prince, Philippe IV d'Espagne. Celui-ci lui confie la tache de réaliser pendant près de quarante ans les portraits de sa famille et de ses proches, sans qu'une quelconque idéalisation ne vienne embellir les visages.
On possède ainsi aujourd'hui des représentations de l'infante Marguerite Thérèse tout au long de sa croissance, toiles destinées à la cour de Vienne où elle devait prendre époux. Elle est également présente sur le tableau le plus célèbre de Vélasquez, Les Ménines, à la fois autoportrait et portrait de cours dans lequel l'emplacement des personnages est un véritable coup de génie. Le poète Jean Cocteau, dans le texte ci-dessous, choisi de célébrer le peintre en s'adressant à la petite fille :
« Quel feu par le bas flambe et vous gonfle les jupes
Effrayante poupée un supplice espagnol
Peut-être de sorcière inadmise du sol
Dont vous allez partir sous forme de tulipe.
Entraîné par les rouges-gorges de vos mains
Par un mouchoir votre appareil en grande pompe
Tient par un fil encore et l’apparence trompe
D’un catafalque rose avec ses gardes nains.
La fière montgolfière est infante on s’en doute
A ce jeune squelette au seuil du pourrissoir
A ce signe d’adieu que présage un mouchoir
A ce pinceau planté dans le cœur qu’il envoûte »
.
Jean Cocteau, « Second hommage à Vélasquez » (Clair-Obscur, 1954)
L'Infante Marguerite en robe bleue, Diego Vélasquez, 1659, Kunsthistorisches Museum, Vienne.

Les femmes des Lumières

Pour Louis XV et Louis XVI, le poids de l'imposant aïeul Louis XIV sera dur à porter, y compris en peinture. Ils vont devoir reprendre les grands thèmes du célèbre tableau de Rigaud : hermine, fleur de lys, sceptre...
Quelques détails permettent cependant de différencier les personnalités des deux hommes : chez le premier, l'armure met l'accent sur le guerrier qui sort avec succès de la guerre de Succession d'Autriche. Chez son petit-fils, on distingue le léger sourire de celui qui se veut aimé du peuple mais qui doit supporter la lourde charge du pouvoir, matérialisé par l'épais manteau.
C'est surtout du côté des femmes que le portrait officiel du XVIIIe siècle se fait novateur. Voici d'abord la marquise de Pompadour qui fait appel aux plus illustres artistes pour se mettre en scène dans de somptueuses tenues, en tant que femme de culture et de pouvoir. Sur la toile de Maurice Quentin Delatour (1755), un globe et L'Encyclopédie des philosophes côtoient les objets familiers de la favorite, installée dans ses appartements, comme si elle tenait à dire que vie privée et image officielle se confondaient.
Marie-Antoinette en gaulle, Élisabeth Vigée-Lebrun, 1783, Kronberg, Hessische Hausstiftung.Quelques années plus tard, la nouvelle reine Marie-Antoinette ne cherchera pas à se donner une réputation d'intellectuelle à travers ses représentations.
Elle commencera par se plier à la pratique du portrait royal classique, avec pour résultat une pose quelque peu guindée dans une robe impossible.
Mais la rencontre avec le peintre Élisabeth Vigée-Lebrun va être déterminante : la complicité qui se crée entre les deux femmes va donner naissance à d'autres œuvres plus personnelles où la reine, dans des tenues simples, se livre à des occupations futiles, loin de la Cour.
Sans le savoir, ces toiles vont alimenter sa réputation de souveraine superficielle et la pousser vers l'échafaud.
Une charmante immortalité...
Admirateurs de la marquise de Pompadour, les frères Goncourt ne pouvaient qu'apprécier son portrait réalisé par Quentin de La Tour (1755) :
« Et maintenant allez au Louvre, et regardez le portrait de La Tour. Dans la fleur et la poussière de vie du pastel, une toute autre femme vous apparaîtra. Habillée d'un satin blanc où courent les branchages d'or, les bouquets de rose et les fleurettes, robe d'argent aux grandes manchettes de dentelles s'ouvrant au coude, au corsage fleuri d'une échelle de rubans dont le violet pâle est tendre comme le calice d'un pavot lilas, madame de Pompadour est assise sur un fauteuil de tapisserie, dans une attitude familière qui retrousse sa jupe et laisse voir un bout de jupon de dentelle, et sous le jupon deux pieds qui croisent l'une sur l'autre deux mules roses au haut talon. […] Quelle image adorable de la favorite, peinte et vivante dans sa beauté spirituelle, dans les amitiés de son intelligence, dans le règne de ses goûts ! Toutes ces choses qui l'entourent et qu'elle aima lui prêtent leurs séductions, leur reflet et leur lumière. Portrait magique ! qui semble personnifier sa mémoire, et figurer la charmante immortalité qui lui restera l'immortalité de l'Art » (Edmond et Jules de Goncourt, Madame de Pompadour, 1888).
La marquise de Pompadour, par Maurice Quentin de La Tour (musée du Louvre)

Bonaparte, tel Apollon ou Zeus

Sous la Première République, le portrait officiel disparaît au profit de représentations allégoriques de l'État, mais il revient rapidement en force dans les bagages de Bonaparte.
Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard, Jacques-Louis David, 1801, musée national du Château,  Rueil-Malmaison.Après le cataclysme de la Révolution, il faut rassembler le peuple autour de nouvelles valeurs et de nouvelles images que la presse va diffuser encore plus largement.
L'art de la propagande se met en route avec le tableau de Jacques-Louis David, Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard (1810), qui s'inspire des statues équestres des conquérants antiques. Totalement artificielle, la scène est avant tout symbolique puisque Bonaparte refusa de poser, estimant que le réalisme de ses traits n'avait guère d'intérêt. Devenu peintre officiel, David s'attelle à la grande œuvre qui doit marquer l'apogée de sa carrière et de celle de son protecteur : Le Sacre de Napoléon (1807).
Sur 54 mètres carrés, l'artiste parvient à faire loger pas moins de 200 personnages et à réécrire le déroulement de la cérémonie pour mieux faire entrer Napoléon dans l'Histoire. Qu'importe si la mère du souverain n'était pas présente, si ses sœurs refusaient de tenir la traîne de Joséphine...
Napoléon sur le trône impérial, Jean Auguste Dominique Ingres, 1806, Liège, musée du Louvre, Paris.L'important est de montrer le triomphe de l'ambitieux corse, son ascendance sur le pape, devenu acteur secondaire de la fête, et sa filiation avec les empereurs romains dont il emprunte le lourd costume qu'il avait déjà adopté pour le tableau de Jean-Auguste-Dominique Ingres.
Pour ce Napoléon 1er sur le trône impérial (1806), le peintre de Montauban n'avait pas hésité à s'inspirer des descriptions de la statue de Zeus olympien. Il faut impressionner le peuple comme les élites, et l'objectif est ici totalement atteint.
Tous les portraits officiels de Napoléon et de ses prédécesseurs font l’objet de copies plus ou moins fidèles que l’auguste modèle offre à ses invités de marque et aux représentants de ses villes et provinces. Ainsi David a-t-il peint cinq Bonaparte au Grand-Saint-Bernard !
De Napoléon à Mao, même propagande
On retrouve le même souci de propagande dans les autres empires et en particulier dans le plus grand de tous, la Chine d’hier et d’aujourd’hui.
La propagande prend tout son sens en effet quand on gouverne par la férule des populations très diverses sans bénéficier d’une légitimité assise sur dix ou quarante générations. De ce point de vue, le portrait officiel du vieil empereur Qianlong paraît presque plus humain que celui de Mao Zedong, figé dans une éternelle jeunesse.
L'empereur Qianlong (1711-1799)Buste de Mao Zedong.
Quarante ans après sa mort, l'empereur communiste continue de veiller avec une paternelle bienveillance sur ses sujets, comme ici sur la place Tien An Men. 
Portrait de Mao Zedong place Tien An Men, Pékin (photo : Gérard Grégor)

Quand le président se fait tirer le portrait

Portrait officiel de Philippe de Belgique ; le roi de Belgique pose devant le portrait de Léopold &er, fondateur de la dynastie (2013)À la chute de Napoléon 1er, c'est en France le retour de la monarchie et avec elle des portraits en uniforme d'apparat.
En France comme dans les autres monarchies européennes, le portrait du souverain en exercice illustre la continuité de la Nation et de l'État à travers sa personne et sa famille. Cette tradition se conserve en Belgique comme aux Pays-Bas, en Angleterre, en Espagne et en Scandinavie.
Fini les allusions aux Romains ! Louis XVIII comme Charles X ressortent le vieux costume d'hermine aux fleurs de lys pour se placer dans la lignée de leurs prédécesseurs capétiens.
Portrait de l'empereur Napoléon III, Franz Xavier Winterhalter, 1855, musée Napoléon, Rome.Louis-Philippe, le « roi-bourgeois », rompt avec la tradition en préférant son costume de militaire, plus moderne, tandis que Napoléon III fusionne les deux styles en posant dans un uniforme sobre mis en valeur par le riche manteau de sacre de pourpre et d'hermine.
Pour les présidents de la IIIe République, à partir de 1871, plus question de se retrouver peinturluré dans un cadre : la photographie, cette invention du siècle, est désormais chargée d’immortaliser les têtes de l’État.
Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les nouveaux artistes de l’image ne font pas dans l’originalité !
L’album de nos dirigeants successifs ressemble à un défilé d’hommes en habit sombre, regardant dignement vers l’avenir du pays, c’est-à-dire vers le fond de la pièce.
Franck Lefort, Les Présidents de la République depuis 1871, carte postale.
Pratiquement au garde-à-vous, se retenant bien d’esquisser un sourire, le héros du jour se doit d’inspirer le respect.
Le maréchal Mac-Mahon, 1897.Pour cela sont mis en évidence les attributs de la fonction : habit de cérémonie composé d’une queue de pie, d’un élégant papillon blanc et du ruban de Grand Croix de la Légion d’Honneur.
Certains vont quand même se distinguer par leur choix vestimentaire.
On est ainsi frappé par les ors qui recouvrent l’uniforme de maréchal adopté par Mac-Mahon (1875), tout à l’opposé de la sobriété moniale de son successeur Jules Grévy (1879).
Ce n’est peut-être pas sans raisons que ce dernier fut accusé de « toucher des indemnités de représentation sans représenter »...
Jules Grévy (15 août 1807 - 9 septembre 1891, Mont-sous-Vaudrey, Jura), portrait officiel par Léon BonnatAutre élément important qui peut faire toute la différence, si on laisse de côté la longueur des moustaches, souvent fort honorables : la présence d’un livre sur lequel la personnalité pose ostensiblement la main.
Il symbolise bien sûr la grande culture que le président est censé posséder, mais aussi l’idée de conservation et transmission du savoir, des lois ou encore de l’Histoire commune de la nation, bref, de ses valeurs.
Les présidents de la IIIe République se montrent donc assez discrets. Leurs portraits rejoignent les bureaux de l’administration et les salles de mariage des mairies pour y représenter l’État. Hors de ce cadre officiel, ils sont peu diffusés, en tous les cas pas sur les murs des rues.
Toutes les républiques (ou presque) ont un visage
Dans la plupart des républiques, comme en France, le portrait officiel du chef de l'État est affiché dans les lieux publics. Cette tradition s'observe aussi bien aux États-Unis qu'en Russie...
Portrait officiel de Donald Trump, président des États-UnisVladimir Poutine, président de la République de Russie
Faut-il s'en étonner ? Un État fait exception à la règle en refusant de se donner un visage. C'est la confédération helvétique, qui préserve jalousement les droits de ses citoyens et de ses cantons.
Le Conseil fédéral suisse (2017)« Le peuple suisse et les cantons de Zurich, de Berne, de Lucerne, d'Uri, de (...) sont souverains en tant que leur souveraineté n'est pas limitée par la Constitution », lit-on dans la Constitution.
Il est donc impensable de placarder telle ou telle personnalité dans un lieu public, en dehors des affiches de campagne.
Tout au plus le Conseil fédéral (le gouvernement suisse) publie-t-il chaque année une photo collective de ses membres mais elle n'est jamais affichée dans un lieu officiel. Voici celle de 2017, qui se donne un air assez original. Doris Leuthard (en haut, à droite), qui fait fonction de chef d'État, ne se distingue pas de ses collègues (communication de Gabriel Vital-Durand).

La parenthèse du Maréchal

Philippe Pétain (affiche de Philippe Noyer, 1940)L'heure n'est plus à la discrétion avec l’État français né de l'Occupation allemande. Personne ne doit échapper au visage du maréchal Pétain tel qu’il est représenté sur l’affiche de Philippe Noyer (1940).
Le regard sévère, il fixe les Français tandis que flotte derrière lui le drapeau tricolore. Il pourrait faire penser à un grand-père bienveillant si son passé de militaire n’était pas rappelé par la présence du képi galonné, rappel de sa fonction de chef de l’armée, et si surtout les mots « Révolution nationale » ne mangeaient 1/4 de l’image.
Notons que le Maréchal reprend la tradition monarchique et impériale : il fait représenter son auguste profil sur les timbres comme les souverains modernes et avant lui Napoléon III.
Le portrait du chef de l'État est omniprésent dans les lieux publics, dans les administrations mais aussi dans les boutiques et même dans de nombreux logements privés.
C'est un trait que l'on retrouve aujourd'hui dans beaucoup d'États, notamment dans les monarchies traditionnelles comme le Maroc, la Jordanie ou la Thaïlande.
Guide Suprême ou élu du Peuple
En Iran, le portrait officiel du chef de l'État participe de la cohésion nationale, avec une dimension politique très forte comme on le voit ci-dessous, à Ispahan, où l'actuel Guide Suprême fait cause commune avec son prédécesseur Khomeini.
Portrait de l’ayatollah Khomeini et du Guide suprême de la Révolution islamique Ali Khamenei (photo : Gérard Grégor)

Moi, président…

Premier président de la IVe République, Vincent Auriol (1947) voulait-il rompre avec l’image envahissante de Pétain ? Toujours est-il que c’est la discrétion qu'il choisit pour son portrait de 1947. Les bras ballants, les yeux égarés sur le côté, il ne cherche nullement à impressionner, attitude qu’adoptera aussi son successeur René Coty (1954) qui ose à peine esquisser un timide sourire.
Il en est tout autrement sous la Ve République. L'arrivée de la photographie couleur y est pour beaucoup, puisqu'elle permet à Charles de Gaulle (1959), en tenue de gala d'officier, de faire ressortir le rouge du cordon de la Légion d'Honneur et l'or du collier de l'Ordre de la Libération, qu'il vient de créer. « Ayant vécu dans l'illégalité, il souhaitait un portrait avec ses attributs de président », expliqua son photographe.
Le fondateur de la « monarchie républicaine » pose en costume d'apparat, la main posée sur la Constitution, tels les souverains d'antan. Son portrait officiel ne dépare pas à côté de celui de Louis XIV ! Il paraît presque plus imposant que celui de la reine d'Angleterre.
Portrait officiel de M. Charles de Gaulle, président de la République française, Jean-Marie Marcel, 1959.
Georges Pompidou reprend en 1969 à peu près la même position, mais avec moins d'apparat. Il porte son regard vers l'angle opposé de la bibliothèque de l'Elysée, comme pour marquer à la fois la continuité et la volonté de s'affranchir du poids du « Grand Charles ».
Portrait officiel de M. Valéry Giscard d'Estaing, président de la République française, Jacques-Henry Lartigue, 1981.Avec Valéry Giscard d'Estaing (1974), c'est la rupture totale : plus de décor bourgeois, plus de livres, plus de tenue prestigieuse mais une simple rosette posée sur un costume sombre. Ce cliché du célèbre Jacques-Henry Lartigue se veut le reflet de la devise du jeune chef d'État : « le changement dans la continuité ». En guise de décor, seul le drapeau national permet d'associer l'homme à sa fonction.
De tous les portraits officiels de la Ve République, c'est assurément le plus innovant.
Portrait officiel de M. François Mitterrand, président de la République française, Gisèle Freund, 1974.François Mitterrand (1981), sur la photographie de Gisèle Freund, ressemble à un simple lecteur qui a été dérangé par un visiteur auquel il adresse un début de sourire.
Mais on est toujours dans le symbolique puisque l'ouvrage qu'il parcourt est Les Essais de Montaigne.
Mitterrand souhaite ainsi souligner sa riche culture personnelle et son désir de mener l'État avec la sagesse du grand écrivain, mais aussi rappeler son goût pour la littérature.
« Tenez compte pour mon portrait que je suis un écrivain avant d'être un homme politique » aurait-il ainsi indiqué à sa photographe.
Portrait officiel de M. Jacques Chirac, président de la République française, Bettina Rheims, 1995.En 1995, pour Bettina Rheims, les consignes furent tout autres : « En priorité, l'idée de changement. Chirac se veut proche des gens ». Il faut désacraliser l'homme et la fonction. On va donc pousser les portes du jardin de l'Élysée et installer le studio de prise de vues sous les arbres historiques.
Face au choix dedans/dehors, les deux présidents suivants vont se différencier nettement : pour Nicolas Sarkozy (2007), ce sera retour dans la bibliothèque de l'Élysée, debout et immobile à côté des drapeaux français et européen qui font paraître le président plus petit qu'il n'est.
François Hollande (2012) a préféré se tenir à l'écart de l'Élysée et des apparats de la fonction. Le photographe semble l’immortaliser dans sa promenade dans le jardin.
Nicolas Sarkozy (2007-2012)François Hollande (2012-2017)
Reste aux futurs présidents de faire preuve à leur tour d’imagination pour réussir le difficile pari de marier solennité et originalité...
Une belle source d'inspiration
C'était inévitable : les portraits officiels ne pouvaient que devenir la proie des caricaturistes et autres méchants esprits plein d'imagination. On connaît la métamorphose en poire du pauvre Louis-Philippe, dessin qui valut à Honoré Daumier (1831) et à son journal quelques ennuis judiciaires. Mais on sait moins que Daumier se plut aussi à modeler une quarantaine de bustes en terre cuite se moquant des parlementaires de l'époque, qualifiés de « célébrités du Juste milieu ».
Lefel, Caricature de Charles de Gaulle publiée dans Le Canard enchaîné, 1963.De Charles de Gaulle représenté dans la pose de Louis XIV à François Hollande victime des logiciels de retouche d'image, les plaisantins s'en donnent à cœur joie.
Mais l'exemple le plus impressionnant d'appropriation d'un portrait officiel est certainement l'œuvre de Francis Bacon, Étude d'après le portrait du pape Innocent X par Vélasquez (1953). Est-ce vraiment, comme l'a expliqué le peintre britannique, parce qu'il cherchait à mettre en valeur la couleur violette qu'il choisit de reprendre ce thème des dizaines de fois ? Où faut-il voir dans l'image de ce pape en train de hurler l'obsession de l’artiste pour la mort et la fragilité de l'être humain confronté à la violence de la vie ?
Pour lui, il s'agit de « peindre le cri plutôt que l'horreur » au point de déformer les corps et de transformer un portrait du XVIIe siècle en image de cauchemar.
Étude d'après le Portrait du pape Innocent X par Velázquez, Francis Bacon, 1953, Des Moines (USA), Des Moines Art Center.

Bibliographie

Andreas Beyer, L'Art du portrait, 2003, éd. Citadelles et Mazenod,
Muriel Vigié, Le Portrait officiel en France du Ve au XXe siècle, 2000, FVW éditions,
Les Portraits du pouvoir, Actes du colloque « Lectures du portrait, entre art et histoire », 2003, collection d'Histoire de l'art de l'Académie de France à Rome.

Pu

lundi 17 avril 2017

L'histoire de Jésus7 clés pour décoder la Passion

En l’an 30, à Rome, personne ne peut imaginer qu’un sombre règlement de compte entre religieux, dans la lointaine province de Judée, va changer le sort du monde. Les témoignages s'accumulent pourtant très rapidement. Ils vont perpétuer les faits et gestes de Jésus, en particulier la Passion, qui reste le moment de sa vie le plus connu. 
L'exégèse des textes ainsi que les recherches historiques et archéologiques dévoilent désormais les différences entre les récits évangéliques, ainsi que le rôle joué par les différents acteurs de la passion de Jésus Christ.
Jean-Yves Riou
Revue Codex, 2000 ans d'aventure chrétienne, printemps 2017, #3.
Jésus : ce que savent historiens et archéologues
Codex, 2000 ans d'aventure chrétienneCet article est tiré du dossier « Jésus, la Passion au regard de l’histoire et de l'archéologie »Codex #03, printemps 2017, 176 pages, 15 euros.
Richement illustré, le magazine présente aussi un cahier pédagogique sur Les hommes de la Renaissance, une visite en images des Citadelles du Danube, des articles d'actualité dont une critique du dernier livre de Michel Onfray, Décadence etc. Notons aussi Jeanne d'Arc en bande dessinée. 
Codex est disponible en kiosque, en librairie et sur internet. Un régal pour les yeux et l'esprit (feuilleter le magazine).

1 ★ Un fait divers aux confins de l’Empire ★ 

Comme l’écrit l’historien américain John P. Meier, Jésus est un juif marginal dans une province marginale de l’Empire. Son arrestation, son procès et sa mort sur la croix (que nous appelons la Passion) restent, à l’échelle de l’Antiquité, un fait divers. Le plus étonnant, donc, est que nous possédions autant d’informations sur cette affaire. Selon Charles Perrot, le récit de la Passion est l’un « des rares documents de l’Antiquité rapportant un récit historique détaillé et chronologiquement disposé sur quelques heures. »
Buste de l'empereur romain Tibère, Musée archéologique régionale de Palerme.Nous connaissons le lieu, les protagonistes et le mobile (les récits évangéliques répondent à l’acte d’accusation). Des sources extérieures confirment les sources chrétiennes. Ainsi Flavius Josèphe écrit dans son livre Les Antiquités juives : « En ces temps-là paraît Jésus, un homme sage […] Et quand Pilate, sur la dénonciation des premiers parmi nous le condamna à la croix […] ». L’historien romain Tacite écrit dans les Annales : « Ce nom (chrétiens) leur vient de Christ, que sous le principat de Tibère, le procurateur Ponce Pilate avait livré au supplice. »
On pourrait objecter que Josèphe et Tacite ne font rien d’autre que reproduire ce que les chrétiens disaient du fondateur de leur religion, mais, à leur époque, certaines de ces données sont encore vérifiables. Josèphe écrit soixante ans après les faits et Tacite moins de cent. La polémique antichrétienne n’est pas en reste.
Celse, philosophe du IIe siècle, écrit : « On sait comment il (Jésus) a fini, la défection des siens, la condamnation, les sévices, les outrages et les douleurs de son supplice. Ce sont là des faits avérés qu’on ne saurait déguiser […] » On peut lire encore dans le Talmud de Babylone : « La veille de la Pâque on pendit Jésus le Nazaréen. »
La Palestine au temps de Jésus : en vert la zone occupée par Rome, en bleu, la zone «libre» du roi Hérode Antipas (Codex)

2 ★ La victime : un prophète charismatique itinérant ★ 

La victime de ce fait divers se nomme Jésus. Son nom est un diminutif et une forme abrégée de Yehôsâa‘ (Josué), le héros biblique, successeur de Moïse, qui fit entrer le peuple d’Israël dans la Terre promise. Ce nom est d’usage tellement courant en Palestine que, pour identifier le Jésus dont on parle, il est nécessaire de préciser son origine géographique, Nazareth, un village rural de Basse-Galilée.
Politiquement et économiquement stable pendant toute la vie de Jésus la région est administrée par le tétrarque Antipas, fils d’Hérode le Grand, et vassal de Rome. La vie religieuse d’un juif galiléen est structurée par de grands repères : la circoncision, les grands pèlerinages, dont celui à Jérusalem.
Il s’agit d’une religiosité populaire et rurale assez éloignée des débats « techniques » qui agitent sadducéens, pharisiens ou esséniens en Judée. Mais la foi galiléenne est très vivante. Elle est même le cœur d’une forte identité qui se sent concurrencée par la proximité de villes culturellement hellénisées, comme Sepphoris ou Tibériade, la nouvelle capitale.
Jésus quitte son métier d’artisan du bois pour suivre le mouvement baptiste de Jean (ce fait est débattu) et commence sa vie publique vers environ 28 de notre ère. En l’an 15 de Tibère selon le synchronisme de Luc. Jésus de Nazareth a laissé un souvenir fort à ses contemporains. On note une convergence forte des sources extérieures et des évangiles sur l’image qui restait du Jésus historique : c’était un maître, un rabbi, un sage ou un sophiste, comme disent les Grecs ; c’était aussi un thaumaturge.
Des choix originaux, comme l’abandon de son statut d’artisan ou le célibat, ont pu heurter les juifs pieux. Il est certain aussi qu’un Juif de Galilée, parlant avec autorité de la Loi et du Temple, ne pouvait qu’entrer en conflit violent avec les représentants de l’ordre établi.
Maquette de Jérusalem au Ier siècle, Musée d'Israël. Au premier plan, la ville basse; au second plan, la forteresse d'Antonia (à gauche) et le Temple (à droite).

3 ★ Les protagonistes du drame sont réunis à Jérusalem ★ 

Ce sont la Pâque juive et les sacrifices du Temple qui rassemblent à Jérusalem tous les protagonistes du drame. Les pèlerins de Palestine mais, aussi, de la diaspora rejoignent la ville sainte. Pour la Pâque, la population de Jérusalem explose. Même si les chiffres continuent d’être discutés, on estime que la population, habituellement autour de quarante mille habitants, double voire triple.
Les risques d’agitation et d’émeutes sont réels. Flavius Josèphe, dans les Antiquités juives, rapporte au moins deux incidents graves ayant marqué les fêtes de la Pâque, provoquant la mort de milliers de personnes. C’est la raison pour laquelle Ponce Pilate, le gouverneur romain de la Judée, qui réside habituellement sur la côte, à Césarée, la capitale administrative, a fait le déplacement.
Temple d'Hérode, Musée d'Israël.La Judée, mais aussi la Samarie et l’Idumée sont, en effet, administrées directement par Rome depuis l’an 6 de notre ère. Pilate est venu renforcer la petite garnison romaine de la ville, une cohorte (six cents hommes) commandée par un tribun.
Centre du culte juif, le Temple est donc au cœur de toutes les attentions. Reconstruit par Hérode, il est devenu un sanctuaire gigantesque, encore inachevé à l’époque de Jésus. Il est dirigé par les sadducéens, critiqués par le peuple, mais interlocuteurs politiques et religieux des Romains.
Depuis la Galilée, Jésus est venu aussi accompagné de ses disciples. Ils vont mettre trois ou quatre jours pour atteindre la ville sainte. Jésus connaît les dangers de ce pèlerinage. Sa prédication est en effet un défi au Temple.
Vue actuelle de Jérusalem depuis le mont des Oliviers (Codex)

4 ★ En Judée occupée au temps de la Pâque juive ★ 

C’est pendant « le contexte explosif de la Pâque » que se déroulent l’arrestation et le procès de Jésus. Explosif parce que l’effervescence religieuse est à son comble. Les Juifs sont venus à Jérusalem pour respecter l’une des trois grandes fêtes de pèlerinage prescrites par la Bible hébraïque et célébrer les sacrifices rituels.
Mais le contexte politique n’est pas neutre : au temps de Jésus, les Juifs fêtent l’Exode et leur libération d’Égypte mais en Judée ils vivent toujours sous domination étrangère, puisqu’ils subissent le joug romain. La Pâque juive (Pessah) commence au soir du 14 du mois de nissan. C’est le premier mois de l’année liturgique, à partir duquel se comptent les fêtes. Pour nous, nissan tombe entre le mois de mars et d’avril.
Jésus est donc mort un mois d’avril mais peut-on préciser l’année ? Les quatre évangiles fixent la mort de Jésus un vendredi, veille du sabbat (*). Mais ils divergent ensuite en ce que leurs récits comparés traduisent un décalage d’un jour. Pour les synoptiques (Marc, Matthieu et Luc) – les spécialistes considèrent que Matthieu et Luc dépendent de Marc – Jésus est mort un vendredi jour de la Pâque. Il a été crucifié à la troisième heure romaine (9 h) et serait mort vers midi (Marc 15, 25).
Il a donc participé la veille (le 14 nissan) au repas pascal. Selon la chronologie de Jean, ce vendredi n’est pas le 15 mais le 14 nissan. Jésus a été crucifié à la sixième heure (à midi). Jésus serait donc mort le 7 avril de l’an 30, si on retient la chronologie johannique et le 27 avril de la Pâque 31, si on retient la chronologie marcienne.

5 ★ Jésus de Nazareth, « roi des juifs » ★ 

Une maquette de la forteresse Antonia, Musée d'Israël. Reconstruite par Hérode le Grand, elle est occupée, à l'époque de Jésus par la garnison romaine.Les quatre évangiles rapportent la présence d’un titulus (un écriteau) expliquant l’identité du condamné et le motif de sa condamnation. L’usage d’un titulus est courant dans l’Antiquité tant pour les condamnés que pour les cérémonies de triomphe des légions. Le titulus des évangiles nous apprend que Jésus de Nazareth a été condamné comme « roi des Juifs », pour l’occupant romain il s’agit d’une accusation de haute trahison.
En donnant avec quelques variantes le texte de l’écriteau de la croix, les auteurs des évangiles ont eu le souci de fournir une preuve documentaire. Ce point est historiquement solide. L’écriteau a été vu par les contemporains et on pouvait toujours en consulter la minute dans les archives. Les évangiles ne pouvaient donc pas réinterpréter le jugement des autorités qui ont condamné Jésus et « roi des Juifs » n’est pas un titre que les chrétiens lui auraient donné.
Palais du grand prêtre. Reconstitution de la salle de réception où Anne interrogea Jésus (©  Ritmeyer,Codex)Les évangiles mais aussi les sources juives et romaines authentifient le rôle joué par Pilate. Jésus a bien été condamné à l’issue d’un procès romain. Mais l’action judiciaire fut déclenchée par une dénonciation des notables juifs. Toutes les sources orientales relèvent ce dernier point : Flavius Josèphe, le lettré syrien Mara Ben Sarapion, au IIIe siècle, ou le Talmud de Babylone. Bien des zones d’ombre subsistent.
Ce n’est pas l’accusation de blasphème qui a été retenue, dans le cas d’un flagrant délit elle aurait débouché sur une lapidation. Il est vraisemblable que l’attitude générale de Jésus vis-à-vis du Temple, qu’il faut relier à deux épisodes historiquement certains (l’entrée triomphale à Jérusalem et l’action contre les marchands dans la cour des Gentils) a été déterminante pour les grands prêtres. Et cela, même si l’ampleur de ces événements doit être relativisée par la présence de l'occupant romain.

6 ★ Un procès bâclé ★ 

Dans le Talmud (*) de Babylone, la tradition juive tente de répondre à l’accusation chrétienne de procès bâclé. La peur des réactions de la foule et le contexte proche de la fête offrent de bonnes raisons de se hâter. Selon les évangiles, vers minuit, Jésus est arrêté par la police du Temple dans un jardin situé dans la vallée du Cédron au pied du mont des Oliviers. Il semble que cette troupe ait eu besoin d’aide pour le localiser et l’arrêter discrètement, à une période où la ville sainte est envahie par des pèlerins du monde entier.
Arrêté à minuit, Jésus meurt sur la croix le lendemain à midi (ou à 15 h). Que s’est-il passé entre-temps ? Tôt le matin, selon la pratique judiciaire des magistrats romains, Jésus a comparu devant Pilate. Si on voulait se débarrasser de lui, ce procès était nécessaire car seul l’occupant, sauf cas d’infractions religieuses particulières (adultère, blasphème) en flagrant délit, a le pouvoir d’exécuter une peine capitale. Et cela depuis l’arrivée de Coponius, premier préfet de la province de Judée.
Le procès romain a-t-il été précédé par un procès religieux devant le sanhédrin comme le laissent entendre Marc et Matthieu ? La réalité d’un tel procès est contestée par la majorité des historiens. Il contredirait les règles de la Mishna (*) sur le fonctionnement du sanhédrin (les réunions ne peuvent se tenir un jour de festivité [ou de préparation], elles ne peuvent se dérouler de nuit, elles doivent avoir lieu sur le parvis du Temple).
Mais d’autres se demandent si ces règles d’origine pharisienne, compilées au IIe siècle, s’appliquaient dans les années 30 à un sanhédrin dominé par les sadducéens. L’exégète américain Raymond Brown penche pour une réunion informelle pour décider de la conduite à tenir devant les Romains.
Une simple tombe creusée dans le roc accueillit Jésus. Reconstitution d'une tombe du 1er siècle (© Ritmeyer, Codex)

7 ★ La crucifixion une mort infamante ★ 

L’aventure commencée en Galilée s’achève à Jérusalem par un échec et une mort infamante. Les auteurs de l’Antiquité sont unanimes sur ce point, la crucifixion est « la mort la plus méprisable de toutes » (Flavius Josèphe), « le supplice le plus cruel et le plus terrible » (Cicéron) et, pour les Juifs, une malédiction (Dt 21,23).
À l’époque de Jésus, la crucifixion est un supplice romain destiné à châtier les esclaves et les ennemis de l’État. Elle peut prendre des formes variées selon l’imagination et le sadisme des bourreaux. L’objectif est de faire un exemple et d’inspirer la terreur. Il est aussi de faire durer les souffrances du condamné.
À l’issue du procès, une flagellation publique fait partie du dispositif pénal. Le condamné porte ensuite la traverse de la croix (patibulum) jusqu’au lieu de l’exécution situé, selon l’usage romain mais aussi juif, à l’extérieur de la ville. Pour Jésus dans un lieu visible depuis la ville, appelé Golgotha.
La mort par crucifixion est une torture lente. Le condamné meurt par asphyxie ce qui peut prendre des jours. Selon les évangiles la mort de Jésus est rapide. Il évite ainsi le crurifragium, l’usage de briser les jambes des condamnés afin d’accélérer l’asphyxie. Après leur mort, selon la pratique romaine, les suppliciés demeurent sur le gibet, abandonnés aux oiseaux de proie et aux chiens sauvages. Les Romains jettent ensuite les cadavres dans une fosse commune.
Il n’en a pas été ainsi pour Jésus. Ce qui peut s’expliquer par le contexte de la Pâque (les corps sur la croix sont une impureté qui contamine la ville) et de la Loi juive prescrivant d’enterrer le cadavre des suppliciés avec le coucher du soleil. Philon et Flavius Josèphe citent plusieurs cas semblables.

Napoléon (1769 - 1821)Ombres et lumières d'un destin d'exception

Aucun homme n'a connu dans l'Histoire moderne une gloire comparable à celle de Napoléon 1er. L'historien Jean Tulard rappelle qu'il se publie à son sujet, depuis sa mort, dans le monde, en moyenne un livre par jour !

Le nouvel Alexandre

Le destin de Napoléon 1er, aussi foudroyant que celui d'Alexandre le Grand, s'est accompli en moins de vingt ans, de son départ pour l'armée d'Italie (1796) à celui pour Sainte-Hélène (1815).
Bonaparte, par David (musée du Louvre)De même qu'Alexandre a fondé un nouveau monde sur les dépouilles de la Grèce classique, Napoléon 1er, en vidant la France de sa force vitale, a déclenché des secousses telluriques qui ont donné naissance à notre monde.
Issu de la petite noblesse corse, le futur Empereur des Français quitte à dix ans son île avec une bourse pour entrer à l'École militaire de Brienne-le-Château puis, cinq ans plus tard, à l'École militaire de Paris dont il sort en 1785 à la 42e place sur 58. 
Lieutenant d'artillerie, médiocre cavalier, ses ambitions le portent vers l'écriture (il se rêve en écrivain) et la Corse, qu'il rêve de libérer. Il ne se détachera de celle-ci qu'en 1793, quand sa famille en sera chassée par son idole, le chef nationaliste Pascal Paoli.
Il a vingt ans quand débute la Révolution française. L'entrée de la France dans la guerre, en 1792, va lui permettre de démontrer ses talents de chef et de stratège. Il se fait remarquer par Augustin, le frère de Robespierre, au siège de Toulon, qui s'est livrée aux Anglais. Son succès lui vaut à 24 ans le grade de général de brigade.
Après la chute de Robespierre et une brève disgrâce, le jeune homme se fait une nouvelle fois remarqué par ses talents d'artilleur en canonnant une manifestation de royalistes sur les marches de l'église Saint-Roch, à Paris. Cela lui vaut le surnom méprisant de « général Vendémiaire ».
Mais grâce à l'entregent de sa maîtresse Joséphine de Beauharnais, proche du Directeur Barras, il obtient en 1796 le commandement de l'armée d'Italie. Dès lors, ses succès militaires, de Lodi à Rivoli, magnifiés par ses soins, vont donner naissance à sa légende. « Bonaparte vole comme l'éclair et frappe comme la foudre », dicte-t-il par exemple aux rédacteurs qui transmettent les bulletins militaires aux journaux de tout le pays. Il couronne son triomphe avec le traité de Campoformio dont il dicte lui-même les conditions à l'Autriche. Sans état d'âme, il livre la vénérable République de Venise à son ennemie pour faire accepter à celle-ci la cession de la rive gauche du Rhin à la France.
[cliquez sur la frise et suivez les événements de la période]Frise chronologique de la vie de Napoléon

Bonaparte clôt la Révolution

Quand il revient en France, le gouvernement du Directoire apparaît encore solide. Faute de perspective, le général se laisse convaincre par Talleyrand de prendre le commandement d'une expédition en Égypte, en vue de couper la route des Indes aux Anglais. L'idée le séduit. Elle aboutit à un échec cinglant mais dont l'opinion ne prend guère conscience, trompée par la distance, l'exotisme et le ton grandiloquent des bulletins militaires (« Soldats, songez que du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent ! »).
Premier Consul en 1799, le jeune Corse achève la Révolution avec des réformes qui imprègnent encore notre société et notre manière de vivre. Il promulgue le Code Civil, pacifie les relations entre l'État français et l'Église catholique et fonde la plupart des grandes institutions actuelles (préfets, Université, Banque de France, École polytechnique, Légion d'Honneur...).
Il lance aussi de grands travaux à Paris dont beaucoup ne seront achevés que sous le règne de Louis-Philippe 1er : la colonne de la Grande Armée (ou colonne Vendôme), le Temple de la Gloire (aujourd’hui église de la Madeleine), les arcs de triomphe du Carrousel et de l’Étoile, la Bourse, le percement de la rue de Rivoli… 
Les Français brisent à Marengo et Hohenlinden une deuxième coalition européenne. Le Premier Consul en profite pour consolider les « Républiques-sœurs » qui entourent la France, à commencer par la République cisalpine (Milan), qu'il rebaptise italienne. Constatant la faillite de la République helvétique « une et indivisible », il donne à la Suisse une structure confédérale qui va perdurer pour l'essentiel jusqu'à nos jours.

Bonaparte devient Napoléon

Fort de ses succès, Bonaparte consolide son pouvoir avec le titre héréditaire d'Empereur des Français, mais il est rattrapé par la guerre, les Européens et en premier lieu les Anglais supportant mal une France devenue trop puissante. Les Anglais rompent la paix d'Amiens et les Autrichiens, en 1805, envahissent la Bavière sans déclaration de guerre. Cette nouvelle coalition est brisée à Austerlitz. Une quatrième coalition voit la défaite de la Prusse à Iéna (1806) et de la Russie à Friedland (1807), cependant que le peuple espagnol se soulève contre le roi imposé par Napoléon 1er : son frère Joseph (1808).
Voilà encore une cinquième coalition. L'Autriche, vaincue à Wagram en 1809, se soumet de mauvais gré. En 1812, menacé par la concentration des troupes russes à la frontière polonaise, l'Empereur entraîne la « Grande Armée » en Russie. Ce sera sa perte... Napoléon 1er a porté jusqu'à Moscou les idées de la Révolution et du siècle des « Lumières ». Par ses conquêtes, il a révélé les Nations à elles-mêmes pour le meilleur et pour le pire (Italie, Espagne, Pologne, Allemagne, Russie, Égypte).
Grâce à son art de la mise en scène, Napoléon a donné à ses triomphes et à ses échecs une dimension épique que l'on peut seulement comparer à l'épopée d'Alexandre le Grand.
Reddition de la ville d'Ulm le 20 octobre 1805 (peinture de Charles Thévenin, détail, musée de Versailles)

Un projet évanescent

Napoléon 1er renverse le vieil empire germanique et abat la féodalité en introduisant outre-Rhin le Code Civil et les réformes administratives issues de la Révolution. Ce faisant, à son corps défendant, il renforce le pouvoir des gouvernements allemands sur leurs sujets et prépare l'unification de l'Allemagne du Nord.
Il relève le nom de l'Italie et engendre un nationalisme italien. Pour cette raison, « l'Italie aime et a toujours aimé Napoléon », assure l'historien Luigi Mascilli Migliorini. Par opportunisme, il relève temporairement la Pologne, effacée de la carte en 1795, sous le nom de Grand-duché de Varsovie. Les Polonais lui en sont reconnaissants même s'il a évité de rendre son nom au pays pour ne pas froisser ses susceptibles voisins.
Napoléon 1er en habit de sacre (baron Gérard, château de Versailles)
En 1811, poussé par le besoin de sécuriser ses conquêtes, il en vient à régner sur une France de 130 départements, qui pousse ses ramifications jusqu'aux îles de la Frise et de la côte dalmate.
Il est aussi roi d'Italie avec Milan pour capitale, médiateur de la Confédération helvétique, protecteur de la Confédération du Rhin.
Joseph, frère aîné de Napoléon, est roi d'Espagne, son frère Jérôme roi de Westphalie, son beau-fils Eugène de Beauharnais vice-roi d'Italie, le maréchal Murat, son beau-frère, roi de Naples, le maréchal Bernadotte héritier du trône de Suède...
C'est la « France-Europe » selon l'expression de Mme de Staël  ! Une construction fragile et éphémère.
L'Amérique latine profite de la guerre menée par les Français en Espagne et au Portugal pour s'émanciper. Quant à l'Angleterre, ennemie héréditaire de la France, elle bâtit sa puissance à venir sur la défaite de celle-ci.
Et l'on ne saurait oublier que le monde arabe sort d'une léthargie de plusieurs siècles suite à la malheureuse expédition d'Égypte.
La France des 130 départements
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De 1809 à 1812, Napoléon 1er dirige de près ou de loin toute l'Europe à l'exception notable de l'Angleterre et de la Russie... Mais les résistances prennent de l'ampleur à mesure que s'accroît sa puissance : paysans espagnols, tyroliens et napolitains ; bourgeois des grands ports et des villes industrielles qu'irritent le « Blocus continental »...
L'Empereur des Français est amené à sévir et, pour imposer sa volonté, ne trouve souvent rien de mieux que d'annexer les territoires récalcitrants à l'Empire français. C'est ainsi que celui-ci en vient à compter 130 départements en 1811, avec 750 000 km2 et 45 millions d'habitants.
James Gillray, Napoléon, assisté de Talleyrand, remodèle les royaumes européens (Montreuil, musée de l'Histoire vivante)

Les ailes du destin

Ce destin prodigieux n'était en rien prévisible.
Napoléon 1er dicte à ses secrétaires (gravure du XIXe siècle)Doté d'un immense pouvoir d'entraînement sur les hommes et de qualités intellectuelles exceptionnelles (capacité d'analyse, mémoire...), Napoléon Bonaparte a aussi bénéficié d'une chance peu commune.
Empereur, il gouverne d'une main de fer la France et ses vassaux. C'est un dictateur à l'antique, qui fonde son autorité sur un relatif consensus bien plus que sur la terreur comme les dictateurs du XXe siècle.
Tout part de lui et tout remonte à lui. Il dicte à ses secrétaires des missives innombrables et comminatoires à l'adresse des préfets, généraux et souverains affidés. Ainsi que le rappelle Jean Tulard, sa correspondance représente pas moins de vingt-huit volumes de six cents pages.
L'application de ses ordres est toutefois entravée par la lenteur des communications, malgré l'apparition du télégraphe. Pour y suppléer, l'Empereur s'oblige à de perpétuels déplacements, accompagné de son secrétariat et de son cabinet (en dix ans de règne, il séjourne moins de trois ans à Paris).
Napoléon 1er a eu le mérite de se laisser guider par les événements, dans une période de grands bouleversements, ainsi qu'il le confie lui-même pendant son exil de Sainte-Hélène : « J'avais beau tenir le gouvernail, quelque forte que fût la main, les lames subites et nombreuses l'étaient bien plus encore, et j'avais la sagesse d'y céder plutôt que de sombrer en voulant y résister obstinément. Je n'ai donc jamais été véritablement mon maître ; mais j'ai toujours été gouverné par les circonstances... ».
Porté par son art de la guerre et son ambition conquérante, l'officier corse a su par ailleurs gagner le soutien de la bourgeoisie avec une politique intérieure conservatrice et toute entière au service des possédants, depuis le serment de ne pas remettre en cause les ventes de biens nationaux jusqu'à la relégation des femmes dans le rôle d'épouse et de mère en passant par la création du livret ouvrier.
Malheureusement pour lui, l'Empereur n'a pu arrêter à temps sa fuite en avant. Quand il y a songé en 1810-1811, après son mariage avec Marie-Louise, il était déjà trop tard. Lui-même avait perdu une partie de son énergie d'antan, se laissant aller à des siestes fréquentes, engraissant, prenant du temps auprès de sa jeune épouse... cependant que ses adversaires, qui ne toléraient pas son hégémonie, préparaient assidûment leur revanche.

La face sombre de l'Empereur

Napoléon 1er apparaît aussi comme un être critiquable à maints égards.
Son insensibilité à la douleur humaine, son ascétisme et son peu d'appétence pour les plaisirs de la vie, la bonne chère et les femmes, le rapprochent de Robespierre, qu'il servit d'ailleurs avec zèle dans sa jeunesse.
Son ambition, tout entière asservie à sa propre gloire, a eu un coût élevé qui lui a valu le surnom de « l'Ogre » : au total environ neuf cent mille morts du fait de ses guerres (*). Elle l'a entraîné dans des entreprises néfastes et sans nécessité, comme en particulier la reconquête du pouvoir après son premier exil sur l'île d'Elbe (les « Cent Jours »).
Bonaparte a aussi manifesté des préjugés racistes en avance sur son temps comme le montrent le rétablissement de l'esclavage en 1802 et le mauvais sort fait au général mulâtre Alexandre Dumas, le père de l'écrivain.
Ces critiques, formulées dès son époque par Chateaubriand lui-même, sont reprises aujourd'hui, avec beaucoup moins de talent, par des auteurs soucieux de déboulonner les idoles. Même si elles ont un fond de vérité, Napoléon n'en demeure pas moins un homme d'État exceptionnel, un personnage fascinant et une source d'inspiration inépuisable pour les historiens, les romanciers et les cinéastes.

Bibliographie

Napoléon (Tulard)Les ouvrages sur l'Empereur sont légion, les plus complets étant ceux de Jean Tulard. On peut lire en particulier Napoléon, les grands moments d'un destin (Fayard), qui décrit les nombreux moments où le destin de l'Empereur a failli basculer.
Pour qui recherche une biographie agréable à lire et solidement argumentée, celle de Jacques Bainville vaut le détour. Simplement intitulée Napoléon, elle est constamment rééditée en collection de poche.
Pour une approche critique de Napoléon 1er, on peut lire avec délectation la Vie de Napoléon (livres XIX à XXIV des Mémoires d'Outre-tombe), par Chateaubriand, également réédité en collection de poche.
À noter plus près de nous la biographie pleine de fraîcheur de l'historien italien Luigi Migliorini.
Fabienne Manière

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