dimanche 14 mai 2017

L’Élysée, un cauchemar pour les résidents

Emménager à l’Élysée reste en France le signe d’une indiscutable réussite politique, le palais représentant depuis un siècle et demi le symbole de l’autorité suprême. Mais jusqu’à François Mitterrand, la demeure a rarement été synonyme de félicité pour ses différents propriétaires ou locataires.
Les stucs et les dorures de ce bijou architectural du XVIIIe siècle ne doivent pas faire oublier la souffrance et les épreuves qui ont pu se nouer en ses murs...
Marc Fourny
De l'hôtel d'Évreux au palais de l'Élysée
La construction de l'hôtel est engagée en 1718, sous la Régence, par l'architecte Armand-Claude Mollet, sur un terrain lui appartenant, en bordure de la capitale. Le commanditaire est un courtisan, Henri de la Tour d'Auvergne, comte d'Évreux, d'où le premier nom de l'édifice : l'hôtel d'Évreux.
Pour en financer la construction, le comte, alors âgé de 32 ans, a épousé la fille du financier Antoine Crozat, une adolescente de douze ans. Le jour de l'inauguration par le Régent en personne, deux ans plus tard, n'en ayant plus besoin, il la congédiera. Elle est ainsi la première personne à pâtir de cet édifice.
Bel exemple du style classique, l'hôtel comporte une grande cour d'honneur avec aujourd'hui une sortie sur la rue du faubourg Saint-Honoré, n°55. À l'arrière, les jardins s'étirent jusqu'aux Champs-Élysées et y donnent accès par la grille du Coq.
L'hôtel de l'Élysée vu du parc en 1848

Les larmes de l’aristocratie

La Pompadour, que le roi Louis XV a congédiée avec le titre de duchesse, acquiert l'hôtel en 1753, à la mort du comte d'Évreux. Elle envisage de l'offrir plus tard à sa fille Alexandrine, qu’elle imagine mariée à quelque prince, mais la mort emporte son enfant six mois à peine après l'acquisition, à dix ans. Éplorée, la maîtresse royale remet les clés de l'hôtel d'Évreux à son frère Albert Marigny et n'y remettra plus les pieds. C'est le premier des drames qui émaillent l'histoire du lieu.
Dans la foulée, une autre femme s’entiche pour cet hôtel délicat : la princesse Bathilde d’Orléans, cousine de Louis XVI, l’achète pour plus de un million de livres en 1787, rêvant déjà de le transformer en petit palais parisien. Pendant trois ans, elle dépense elle aussi sans compter, remettant les pièces au goût du jour, transformant les jardins en créant ici un hameau champêtre, creusant là une rivière.
À peine les derniers meubles posés qu’elle entend les sans-culottes défiler devant sa cour... Elle tente de négocier, prête des locaux à la section révolutionnaire du quartier mais lorsque la royauté s’effondre en 1792, elle prend les jambes à son cou et quitte son palais dont elle aura profité à peine trois ans. C'est à cette époque que l'hôtel prend le nom d'Élysée, en référence aux allées voisines.
Caroline Murat et ses enfants par le baron François Gérard (musée du Louvre)
Après les affres révolutionnaires, les Bonaparte investissent le palais : la belle Caroline Murat donne des bals somptueux sur ordre de son frère l’Empereur. L'Élysée redevient le centre de la vie mondaine comme sous l'Ancien Régime. Mais les coalisés européens sonnent la fin des festivités en marchant sur Paris. Le tsar Alexandre 1er, triomphal, s'établit à l'Élysée.
Les larmes succèdent aux quadrilles. 
Le salon d'argent de l'Élysée où Napoléon signa sa deuxième abdication en 1815Le 22 juin 1815, après la défaite de Waterloo, voilà Napoléon 1er contraint de signer sa deuxième abdication dans le salon d’argent, poussé par des proches qui n’ont plus aucune illusion. «Je m’offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France, dicte l’Empereur. Ma vie politique est terminée...»
À ceux qui placent leur espoir dans l’avènement de son fils, il répond, lucide. «Mon fils ? Quelle chimère ! En vérité, ce n’est pas en faveur de lui que j’abdique, mais des Bourbons.»
Dans ce palais de fin de règne, c’est la grandeur de la France qu’on assassine... Après Napoléon, la malédiction continue. Le duc de Berry, troisième dans l’ordre de succession au trône de France, est tué par un ouvrier le 13 février 1820 sur les marches de l’Opéra, moins de quatre ans après avoir aménagé dans les lieux. Le jeune couple, coqueluche du tout Paris, venait tout juste de ramener un parfum de gaité dans l’hôtel du faubourg Saint-Honoré. Deux jours après la tragédie, la veuve plie souvenirs et bagages, terrassée par le chagrin.
Une représentation du chateau allemand de Benrath dans le salon Murat (palais de l'Élysée)

Drames républicains

Sous la Seconde République, l’Élysée entame une deuxième carrière, celle de résidence présidentielle. Le palais, à défaut de mieux, accueille en décembre 1848 le premier président de la République, Louis-Napoléon III. C’est là que dans la nuit du 1er au 2 décembre 1851, le président et ses plus fidèles amis préparent le coup d’État qui va fonder le Second Empire. Délaissé par le nouvel empereur au profit des Tuileries, l'Élysée attendra la IIIe République et l'élection en 1873 d'Adolphe Thiers à la présidence pour redevenir résidence officielle.
Les deuils continuent avec les présidents de la République : pas moins de trois chefs d’État meurent dans les murs et les Parisiens très émus pourront se recueillir devant leurs augustes dépouilles, placées sur un catafalque dans les murs du palais.
Sadi Carnot (1894) et Paul Doumer (1932) sont victimes d’attentats, le premier est la cible d’un anarchiste, le deuxième d’un illuminé russe. Le troisième président est Félix Faure, terrassé par sa libido  puisqu’il meurt en 1899, à moitié nu, dans les bras de sa maîtresse, sous les boiseries dorés à l’or blanc du salon d’Argent.
La salle à manger de l'Élysée au temps du président Émile Loubet
Inutile de préciser les souvenirs dramatiques que gardent les premières dames de ces lieux funestes, où elles perdent à la fois toute intimité mais aussi leur propre mari. Les voilà soudain reléguées au rang de veuves nationales, quittant cet Élysée maudit enseveli sous le crêpe noir pour suivre le corbillard de leur défunt jusqu’à Notre-Dame, pour des obsèques nationales.
Le malheur rode, les fantômes aussi. «C’est la maison des morts !» résume le président Raymond Poincaré lorsqu’il entre en fonction.
La grille du coq du jardin de l'ÉlyséeIl ne croit pas si bien dire puisque la Ve République apportera également son lot de mourants... Georges Pompidou et François Mitterrand, tous deux malades, luttent contre la maladie en restant au pouvoir jusqu’au bout.
Sans oublier dans la liste le suicide de François de Grossouvre, conseiller occulte du président socialiste et parrain de sa fille adultérine Mazarine, qui choisit symboliquement de se suicider dans son bureau du palais, témoin à la fois du sommet de sa gloire et de l’heure de sa disgrâce.

Aléas présidentiels

Outre les présidents décédés en cours de mandat, il y a ceux qui sont chassés ou préfèrent démissionner.
Adolphe Thiers capitule devant les députés monarchistes deux ans seulement après sa prise de fonction et son successeur Patrice de Mac-Mahon préfère se démettre en 1879 plutôt que se soumettre à une chambre de gauche. Quant à Jules Grévy, le voilà contraint de rendre les clés après la découverte d’un trafic de décorations - dont la Légion d’honneur - organisé au cœur même du palais par un gendre abusif.
La presse se déchaîne, les chansonniers en rajoutent, bientôt toute la France chante le refrain :
«Sous ce nom : Pot de vin et compagnie
Mon gendre ouvrit des magasins
S’associant à des Limousins
Pour exploiter un fonds de mercerie.» 

On imagine les caricatures...
Être président n’a rien d’une sinécure : sans cesse critiqué, cible de tous les quolibets et de possibles attentats, entouré d’un protocole pesant, le voilà soudain enfermé dans un rôle sans pouvoir. Sans compter un confort laissant à désirer, un décor luxueux mais quelque peu désuet, des courants d’air permanent puisqu’on se chauffe uniquement à la cheminée jusqu’en 1913 et une armada de valets et de fonctionnaires qui épient vos moindres mouvements...
La nuit, un garde républicain se couche même devant la chambre présidentielle ! L’intimité n’existe pas et bien des premières dames auront du mal à supporter cette prison dorée qui n’a pas été prévu aucun statut pour elles. On comprend mieux pourquoi certains prétendants à la présidence n’insistent pas et préfèrent retrouver leurs baronnies en province.
Dans la liste des présidents éphémères, on trouve également Jean Casimir-Perier qui tiendra moins de sept mois dans les murs... Étant donné le destin de ses deux prédécesseurs - l’un injurié et l’autre assassiné, Sadi Carnot - l’homme se fait presque prier pour accepter un titre qui n’apporte que drames et critiques, sans compter une pension bien maigre et peu attractive - le traitement ne bouge pas de 1848 à 1929 malgré l’inflation !
De fait, la presse socialiste prend en grippe très rapidement le nouveau président, mis à l’écart du pouvoir par les ministres qui ne le tiennent au courant de rien. Elle lui reproche d'avoir fait voter les «lois scélérates» destinées à en finir avec l'anarchisme, du temps où il était parlementaire, et aussi d'être le premier actionnaire des mines d'Anzin. Casimir-Perier n’en peut plus de ce «décor menteur où l’on ne fait que recevoir des coups sans pouvoir les rendre» et décide de jeter l’éponge.
Et que dire de Paul Deschanel, rendu à moitié fou par la fonction, qui tiendra lui aussi seulement sept mois comme président ? Cette cage dorée, ce pouvoir fictif, le protocole, la protection policière, tout cela lui pèse et affecte peu à peu ses facultés.
Son comportement devient étrange et l’entourage s’interroge. Un jour on le voit répéter un discours après les applaudissements ; un autre, lancer des baisers à la foule. Il commence à signer les décrets «Napoléon» et tombe d'un wagon en pyjama sur les voies de chemin de fer, lors d’un voyage officiel... Deschanel finit par démissionner en 1920 avant de rejoindre une maison de repos. Georges Clemenceau, qui aurait aimé finir sa carrière à l’Élysée malgré son âge avancé, triomphe et persifle comme à son habitude : «Ils craignaient un gâteux, ils l’ont eu quand même !»
Son successeur Alexandre Millerand n’a guère de chance non plus. Ne souhaitant pas endosser le costume du président potiche, il entend assumer ses responsabilités et se fait élire comme représentant du Bloc national (droite), solidaire du gouvernement. Mal lui en prit : quatre ans plus tard, en 1924, lorsque le Cartel des gauches remporte la victoire aux législatives, le voilà hors circuit. «La question n’est pas de savoir quand Millerand s’en ira, mais comment on le jettera dehors !» titre la presse.
Une fois de plus un président démissionne et la chambre se montrera assez mesquine pour lui refuser une pension ! Quand au pauvre Albert Lebrun, qui assiste, impuissant, à la fin d’un régime, personne ne songera à le rappeler à la Libération pour finir un mandat qui, de droit, courait toujours.
Mandats interrompus
À y regarder de près, on se rend compte que quatorze présidents sur vingt-quatre, soit plus d'un sur deux, n’a pas fini son (ou ses) mandat(s). Des départs à mettre autant sur les mauvais coups du sort que de leurs erreurs politiques.
Émile Loubet fut le premier à arriver au terme normal de son septennat (1899-1906) et depuis la mort en cours de mandat de Georges Pompidou, les choses sont heureusement rentrées dans l'ordre.

Faste sans confort

Lorsque le socialiste Vincent Auriol entre à l’Élysée, en janvier 1947, il découvre un palais de la Belle au bois dormant. Tout est à rénover, la maison n’a guère bougé depuis des années. La première salle de bains date de Deschanel, on ne peut plus fermer certains volets sous peine de les voir partir en poussière, les peintures s’écaillent, les fils conducteurs sont visibles dans certains plafonds, les menuiseries se disloquent, des bibelots multiples et disparates s’entassent sur des meubles mal assortis...
Les Auriol n’ont pas l’intention de vivre sept ans dans ce musée poussiéreux qu'ils sont les premiers à surnommer le «Château». Quelques semaines après leur arrivée, ils commencent par arranger certaines pièces à leur façon, à cacher des objets dans les placards, rouler des affreux tapis, agencer différemment le mobilier. Ils y passent toute une journée en famille avant de s’endormir, fourbus mais satisfaits... pour se rendre compte que tout avait été remis à sa place le lendemain par un personnel à cheval sur ses prérogatives !
Dès lors, de grands travaux sont accomplis : réfection totale, mobilier assorti au style des pièces, suppression de la cage de verre dans la cour d’honneur, création d’un appartement royal pour les invités de marque au premier étage du château.
La reine de Hollande, qui inaugure la suite prestigieuse, vint trouver un soir les huissiers pour demander où était le coffre, afin d’y entreposer ses bijoux : il fallut en créer un ! Enfin, Auriol décide de doter le palais de cuisines dignes de ce nom puisque les repas provenaient d’un traiteur depuis les débuts de la IIIe République. Cela lui permet d'offrir désormais un cassoulet à ses invités.
L'Elysée en couverture de Paris-Match en 1965Les Auriol, par leur volonté, parvinrent ainsi à faire entrer l’Élysée dans l’ère moderne, mais à quel prix ! Chicaneries, obstacles, refus protocolaires, rien ne leur fut épargné. Après son départ, Mme Auriol aura cette phrase : «Après le septennat, ni mon mari, ni moi-même n’avons plus prononcé le nom de l’Élysée, qui a représenté pour nous une existence aussi pénible physiquement que moralement».
Même constat pour son successeur, René Coty, qui perd son épouse deux ans à peine après son arrivée. Un catafalque est de nouveau dressé dans le palais pour permettre aux Français de venir rendre hommage à celle qui fut sans doute l’une des premières dames médiatiques de France.
À ce malheur personnel s’ajoute un coup dur politique puisque le président Coty abrège de deux ans son mandat pour laisser volontairement sa place au général de Gaulle, après les événements survenus en Algérie. Il versera une larme en découvrant des centaines de milliers de cartes postales envoyées à l’Élysée par des Français avec ces quelques mots : «Merci, monsieur Coty».
D’emblée son successeur ne se plaît pas dans les lieux : De Gaulle considère ce palais comme une demeure étroite, trop bourgeoise, trop frivole aussi. L’homme est féru d’Histoire, il connaît le passé peu glorieux de l’édifice, pied à terre d’une putain royale, théâtre de l’ultime abdication de Napoléon, lieu de séjour du britannique Wellington après la défaite de 1815, bref un lieu «plein de fantômes déplaisants».
Le salon Murat où se tient le conseil des ministres du mercredi (palais de l'Élysée)
Tout cela manque de superbe, de grandiose. Il rêve des Invalides, de Vincennes ou pourquoi pas de l’École militaire, mais restera finalement faubourg Saint Honoré, tout en commandant un lit à sa mesure pour éviter de dormir les pieds dehors : 2 mètres 10 minimum.
«Tout le monde y est chez nous, sauf nous» résume la femme du Général, «Tante Yvonne», heureuse de retrouver le week-end la demeure familiale de la Boisserie et de fuir ainsi le côté martial d’un palais où les militaires règnent en maître.
En 1969, comme Adolphe Thiers, Mac-Mahon ou Millerand autrefois, De Gaulle démissionne et déserte le palais. «L’Élysée est une maison sans joie, avec des contraintes de toutes sortes. Je plains celle qui va me succéder dans ce musée !» confie son épouse en pliant bagage.
Même réaction chez les Pompidou qui n’aiment pas la bâtisse, même s’ils allègeront considérablement le protocole. Le premier soir, ils n’arrivent pas à trouver le sommeil : «Le passé nous surplombait de sa puissance…»
Ils trouveront la parade en retournant régulièrement dans leur appartement quai de Béthune et en repensant le décor de l’hôtel d’Évreux : l’art moderne entre dans les salons XVIIIe avec des œuvres de Giacometti, Max Ernst ou encore un tapis de la Savonnerie façon Vasarely, une symphonie de couleurs psychédéliques qui vient soudain réveiller la belle endormie... avant que la maladie assombrisse forcément le septennat du président.
Après la mort du président, Mme Pompidou n’y mettra plus les pieds, et lorsqu’il lui arrivera de passer devant, elle détournera la tête, c’est dire.
Dès mai 1981, Mme Mitterrand souhaite tout chambouler, contrôler les comptes du palais, faire des économies, avant de se heurter au protocole et aux fonctionnaires, sous l’œil indulgent de son époux, qui a évidemment beaucoup à se faire pardonner. Les Mitterrand fréquenteront l’Élysée par intermittence, comme les Pompidou, elle rejoignant le domicile rue de Bièvre, lui sa seconde famille quai Branly. L’Élysée reste le lieu de travail, le bureau des affaires politiques et nationales ; le domicile, celui des secrets, de l’intimité, de la vie privée. Une attitude qu’adoptent également Nicolas Sarkozy et Carla Bruni qui se retrouvent le plus souvent possible dans la demeure de la chanteuse, dans le très chic quartier de villa Montmorency, dès que l’agenda présidentiel le permet.
Avec les Giscard d'Estaing et Bernadette Chirac - qui adorait son château qu’elle tenait d’une main de fer –, les Sarkozy sont parmi les rares locataires à avoir gardé un bon souvenir de cette maison : c’est ici qu’ils se sont unis le 2 février 2008 et qu'a grandi leur fille Giulia, née le 19 octobre 2011, apportant une touche de bonheur dans l’histoire du palais.
Rien à voir avec François Hollande, 24e président de la République à occuper les lieux. Il aura connu avanie sur avanie dans les salons de l'Élysée, une rupture violente avec sa compagne Valérie Trierweiler, des explications houleuses avec des ministres et des conseillers véreux, des trahisons de ses proches, des confidences maladroites avec les journalistes du microcosme et une fin de mandat dans une impopularité sans égale.
Son successeur Emmanuel Macron, propulsé à l'Élysée par une détermination appuyé sur une chance invraisemblable, peut espérer un meilleur destin. À 39 ans, il est d'ores et déjà de loin le plus jeune président de la République française, devant Louis-Napoléon Bonaparte, élu à 40 ans, et Valéry Giscard d'Estaing, élu à 48 ans.
Le palais de l'Élysée

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire